Je tiens à remercier très chaleureusement Véronique Pronovost, chercheure en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en Études stratégiques et diplomatiques, pour sa précieuse collaboration, en tant qu’auteure principale de cet article.

« l’affaire Zimmerman » divise les États-Unis depuis plusieurs jours. Le 13 juillet dernier, un juré très controversé, de 6 femmes (5 blanches et une hispanique) a acquitté George Zimmerman, accusé du meurtre de l’adolescent de 17 ans Trayvon Martin le 26 février 2012. Ce procès soulève de nombreuses questions, dont celles du profilage racial, mais également de la légitimité et de la nécessité de ces « milices de quartiers ». Nombreuses furent les réactions sur les réseaux sociaux, dénonçant la nature raciste de cette affaire, pointant également du doigt les défaillances du système judiciaire américain. Certains suggèrant même que Dexter (personnage principal de la série éponyme) « s’occupe de Zimmerman ». 

À l’issue de ce procès ultra-médiatisé, un constat s’impose : à aucun moment, tant au cours du procès que de la délibération, la question raciale n’a réellement été considérée. Cherchant à réfuter les allégations du procureur à ce sujet, les avocats de la défense ont insisté sur les origines latino-américaines de leur client, afin de soustraire ce dernier au cliché populaire limitant le racisme à une opposition entre Noirs et Blancs. De même, les avocats de Zimmerman l’ont identifié comme étant ouvert d’esprit, tolérant et antiraciste. Robert Zimmerman Senior, le père de l’accusé, a témoigné et a même fait paraître une livre confirmant ces traits de caractère. Puis, suite à l’annonce du verdict, une jurée a accepté de répondre anonymement aux questions du populaire animateur Anderson Cooper dans le cadre de son émission 360 diffusée sur les ondes de CNN. Cette dernière affirme que l’aspect racial n’a été soulevé à aucun moment lors de la délibération du jury et donc qu’aucune discussion n’a eu lieu sur le sujet. Le procès de Zimmerman a complètement occulté les problématiques sociales que sont le profilage racial et l’utilisation de stéréotypes raciaux dans la description et l’identification d’une menace.

Seulement, il est difficile d’occulter l’aspect racial de ce dossier, quand le 25 juin dernier la Cour Suprême des États-Unis a invalidé un des piliers juridiques de la lutte pour les droits civiques. En effet, depuis 1965, le gouvernement fédéral était doté d’un pouvoir de contrôle sur neuf États, la plupart au passé ségrégationniste, afin d’empêcher la mise en oeuvre de politiques électorales discriminatoires. Cette décision a suscité l’indignation auprès de la communauté noire, mais également de Barack Obama, qui s’est dit « profondément déçu ». Cette loi au coeur du Voting Rights Act de 1965, avait mis fin aux pratiques destinées à limiter l’accès aux urnes des Afro-Américains (tests de lecture, taxes spécifiques, détention du permis de conduire, etc).  Désormais, hormis dans des « conditions exceptionnelles », dont les termes sont extrêmement flous, les juridictions locales peuvent légalement définir les règles d’accès au vote de leur population

Autre aspect épineux de cette affaire, la question de la légitimité et des limites d’action des brigades de surveillance de quartiers.

La surveillance de voisinage en quelques mots

La surveillance de voisinage ou le « Neighborhood Watch » existe depuis les années 1960 aux États-Unis. Ce phénomène est issu de la tradition des « Town Watch », entrainant des citoyen-ne-s à assister les forces policières locales sous forme d’auxiliaire. Les « Town Watch » avait accès aux radios de la police, portaient des uniformes et utilisaient les armes que la police leurs attribuaient pendant leur quart. Les « Neighborhood Watch » représentent une version diluée des « Town Watch ». Si les deux poursuivent le même objectif, c’est-à-dire la réduction du taux de criminalité, de délinquance et de vandalisme dans un quartier ou une ville, la surveillance de voisinage a tendance à être moins formelle et à exercer un pouvoir moindre. 

En effet, le « Neighborhood Watch », tel que la pratiquait George Zimmerman, se limite à de l’observation et à de la surveillance. En aucun cas les membres de ces groupes n’ont la légitimité légale d’intervenir. Certes, ces individus reçoivent une formation de la part du corps policier local, mais les groupes de surveillance de voisinage sont complètement indépendants des autorités policières. Pour être claire : les membres des groupes de surveillance de voisinage ne détiennent aucun statut particulier ni aucune autorité vis-à-vis de la population. 

Le mouvement s’est développé rapidement à partir des 1960. Certains affirment que ce serait suite au viol et au meurtre d’une jeune new yorkaise ayant eu lieu au vu et au su de nombreux témoins qui ont préféré ignorer l’agression se produisant devant eux. En 1972, l’Association nationale des Shériffs a décidé d’encadrer et d’accroitre le développement des groupes de surveillance en mettant en place un programme à l’échelle nationale. 

Les « Neighborhood Watch » sont totalement décentralisés et doivent se conformer aux règles en vigueur au sein de leur municipalité. Cela implique une variabilité importante d’une ville à une autre en ce qui a trait aux fonctions, au niveau d’activités, à l’organisation ainsi qu’aux obligations d’entrainement et de formation des membres. 

Les limites de la surveillance de voisinage

L’exercice de la surveillance de voisinage peut devenir plus risqué dans les cas où elle s’exerce au sein d’une ville ou d’un État doté d’une loi similaire à la loi floridienne « Stand your Ground ». Aux États-Unis, environ une trentaine d’États possèdent une loi à celle-ci, protégeant le droit de se défendre à l’aide d’une arme même dans le cas où l’assaillant serait désarmé. Alors que l’objectif vise une fois de plus à réduire le taux de méfaits, différentes études, dont l’une de l’Université du Texas A&M, démontrent que ce type de loi entraine une augmentation des homicides et des blessures par balle. Couplé au droit de porter une arme et à une loi du genre « Stand your Ground », les membres des groupes de surveillance de voisinage ont l’opportunité d’exercer un pouvoir immense : celui de la vie et de la mort. Ainsi, même si leur fonction ne leur octroie aucune prérogative, à titre de citoyen, les membres de ces groupes sont protégés par la loi « Stand your Ground » et peuvent donc intervenir dans le cadre d’un crime présumé, dans celui de l’identification d’un individu suspect ou encore d’une menace présumée. 

Les risques de commettre une « erreur », telle que celle commise par George Zimmerman à l’endroit de Trayvon Martin, sont importants. Comme les membres des groupes de surveillance ne sont pas supposés intervenir de manière active lorsqu’un crime est commis, ceux-ci ne reçoivent guère de formation les outilla pour savoir comment agir, pour gérer leur nervosité ou pour neutraliser un individu sans arme. Aussi, les membres de ces groupes ne sont pas entrainés à exercer leur jugement dans une situation stressante. Le contenu des formations soulève de nombreuses interrogations. En effet, à l’heure actuelle, les corps policiers locaux ont pour tâche d’apprendre au « Neighborhood Watch » à identifier des individus et des comportements suspects et menaçants. 

Néanmoins, l’absence de connaissance approfondie de l’environnement dans lequel ils évoluent semble ouvrir la porte aux références collectives stéréotypées de ce qu’est une « menace ». Les propos de Ann Coulter illustrent bien pourquoi il est dangereux de baser son jugement (en tant que surveillant couvert par la loi « Stand your Ground ») : « Why do you suppose there would be a generalized fear of young black males? What might that be based on? Throw us a bone. It’s because a disproportionate number of criminals are young black males. »

Pourquoi George Zimmerman a décidé de suivre Trayvon Martin ? Parce qu’il incarnait, selon ses propres standards, une menace potentielle. La question n’est donc pas de savoir si George Zimmerman était raciste, mais plutôt de savoir si le profilage racial, comme mode de surveillance, est acceptable. 

V.P & A.E

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