La librairie « Le Port de tête » accueillait, mardi 25 septembre, le premier d’une longue série d’évènements organisés par la Chaire Raoul-Dandurand concernant les élections américaines. C’est autour d’une discussion animée par François Lemay (chroniqueur et animateur chez Radio-Canada) que les auteures Elisabeth Vallet et Karine Prémont nous ont chacune présenté leur nouvel ouvrage.

Lors de cette discussion articulée à partir, d’une question des plus pertinente en cette veille d’élection « La démocratie américaine est-elle malade » Elisabeth Vallet et Karine Prémont nous éclaire sur les rouages du système électoral américain, et plus largement sur les particularismes du modèle démocratique du pays de l’Oncle Sam. Deux concepts plutôt difficiles à saisir.

Capture d’écran 2015-02-26 à 11.49.53Elisabeth Vallet détient un doctorat de l’Université Pierre-Mendès France à Grenoble et un postdoctorat du Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal. Elle enseigne la géopolitique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en plus d’être membre de l’observatoire sur les Etats-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand). Son ouvrage Comprendre les élections américaines : la course à la Maison-Blanche est un guide très complet et accessible du système électoral américain, qui après lecture n’aura plus de secret pour vous.

Capture d’écran 2015-02-26 à 11.52.53 Karine Prémont est professeure au Collège André-Grasset et titulaire d’un doctorat en science politique. Elle est également chercheuse à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Son ouvrage Les secrets de la Maison-Blanche : l’impact des fuites d’informations confidentielles sur la politique étrangère des Etats-Unis permet de mieux saisir les transformations du leadership présidentielle en matière de politique étrangère depuis l’avènement des médias de masse.

Alors quels sont les éléments clefs à retenir de cette discussion ? (Ce compte-rendu n’est pas une retranscription mots pour mots, mais une reformulation et une interprétation personnelle du contenu de la conversation).

« La démocratie américaine est-elle malade ? »

François Lemay : La Constitution des États-Unis semble être un texte immuable qui définit entre autres, les pouvoirs du président. Alors pourquoi une telle évolution dans les prérogatives présidentielles ?

Elisabeth Vallet : A l’origine, les États-Unis c’est une confédération d’États souverains (treize exactement) qui ont élaboré ensemble un système collégial de gouvernance par le biais d’un congrès. Or les problèmes organisationnels et la diffusion du pouvoir affectèrent la gestion politique de la Confédération conduisant à sa perte, au profit d’un gouvernement plus centralisé. Les pères fondateurs de la Constitution américaine de 1789 s’entendent sur la nécessité de désigner un président, un chef de gouvernement symbolisant l’unité du pays. Mais, la peur de la monarchie et de la tyrannie (vieilles blessures du passé) incite les rédacteurs de la Constitution à établir un système de poids et contre poids les fameux checks and balances, afin d’éviter tout abus de pouvoir de l’une des trois branches de gouvernance. Cependant,  l’article 1 de la Constitution sera consacré à l’établissement des prérogatives du Congrès (pouvoir législatif) qui détient une ascendance certaine sur les deux autres pouvoirs. On parle d’ailleurs d’un gouvernement du Congrès. Mais la Seconde Guerre mondiale et l’arme nucléaire vont changer la donne. Le président devient plus puissant sous Franklin Delano Roosevelt (FDR). Alors qu’avant cette date être président était une « corvée ».

FL : Karine, est-ce que depuis l’ère Kennedy on peut dire que l’on juge la qualité d’une administration en fonction du nombre de fuites connues de l’opinion publique ?

Karine Prémont : Les fuites révèlent surtout un problème de contrôle de l’équipe du président. Elles démontrent les chicanes existantes. Ce n’est pas tant le nombre, mais la nature des fuites qui est importante. Il y a deux sortes de fuites. Les fuites de contestation qui servent à modifier des politiques, mais en général elles sont peu efficaces. Et les fuites contrôlées par la Maison-Blanche qui servent à déterminer jusqu’où on peut aller dans une politique. Pour évaluer, discuter une décision peu populaire.

FL : Si le président a besoin d’utiliser les fuites pour agir sur le Congrès, a-t-il vraiment le contrôle de son pays ?

EV : Non. Il est un parmi beaucoup dans le processus décisionnel. Il y a également un équilibre des pouvoirs au sein de la Maison-Blanche. C’est ce qui est au fondement même de la démocratie américaine : l’équilibre à la fois entre, mais également à l’intérieur des pouvoirs.

FL : Peut-on résumer le processus démocratique aux États-Unis en disant pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

EV: Oui et non. C’est une erreur de voir les États-Unis comme une entité unitaire. Pour mieux comprendre, on peut effectuer une comparaison avec l’Union européenne. Selon les États, le système juridique est différent. Il existe également beaucoup de mouvements indépendantistes qui créent des distorsions, car chaque État se voit comme un État à part entière qui possède son propre modèle électoral, et sa propre constitution. Il ne faut pas oublier que la philosophie première de la Constitution c’est de créer une confédération et non un État unitaire.

FL : On a souvent entendu parler de scandales consécutifs à des fuites. Quels en sont les impacts sur la politique américaine ?

KP : Il y a des fuites qui fonctionnent, mais c’est rare. Dans le cas du Watergate c’est le résultat d’une présidence branlante affectée par de nombreuses discordances. Ces problèmes internes favorisent les fuites comme signe de contestation. Dans ce cas, on déborde du cadre de la légalité. Les limites ont été franchies ce qui a conduit à la démission du président Nixon. Lorsqu’il y a trop de fuites, c’est impossible à colmater.

Pour ce qui est de la crise de la Baie des Cochons sous Kennedy, les journalistes et l’URSS connaissaient la date du débarquement. Castro était également dans la confidence et attendait les Américains. Cet épisode s’est terminé par un fiasco total. Il y eut beaucoup de morts et de prisonniers américains lors du débarquement. On peut dire que la cause de cette débâcle c’est une décision non assumée de la part de JFK concernant une opération préparée sous l’administration précédente Eisenhower.

Dans le cadre de Wikileaks, les fuites n’ont pas eu l’effet escompté. Certes, elles ont provoqué l’embarras d’Obama sans pour autant créer le buzz politique. Le nombre de fuites était impressionnant, mais la qualité de l’information était minime. Il n’y a finalement pas eu de gros scandale politique. C’est l’accumulation des fuites qui a fait mouche.

FL : Les Etats-Unis sont un ensemble d’États différents, mais pourquoi le gouvernement n’envisage-t-il pas d’imposer un seul système électoral uniforme?

EV : Beaucoup sont contre le gouvernement central il est donc difficile d’imposer un modèle national. Les Etats tiennent à leur indépendance.

FL : Lors des campagnes présidentielles surtout, on parle beaucoup du jeu du financement des campagnes qui permet de faire appel à des services de mécènes en échange d’intérêts, qu’en est-il aujourd’hui?

EV : Avant les contributions étaient réglementées. Mais avec la crise de 2008 et la réduction considérable des dépenses publiques, on est revenu en arrière. En 2010 la Cour Suprême avec l’arrêt Citizens United V. Federal Election Commission permet le financement sans limites des campagnes. Ces Super Pac (Political Action Committee) regroupent des organisations (milliardaires, entreprises, groupes d’intérêt) qui peuvent lever des fonds illimités pour soutenir un candidat.

FL : Karine, pourquoi avoir choisi d’analyser les fuites à partir de Kennedy ?

KP : Tout simplement parce que cette période correspond à l’apparition des médias de masse permettant une diffusion plus large de l’information. A partir e l’ère Kennedy, l’Opinion publique devient une arme politique majeure.

FL: Existe-t -il des cycles particuliers en matière de fuites, des pics?

KP : En fait cela dépend beaucoup de facteurs internes aux pays comme la bonne santé de l’économie, le leadership du président, etc). Cependant, on constate qu’il y a généralement plus de fuites lors du second mandat, car l’opinion publique et l’opposition sont souvent plus lassées. Ce sont des fuites de contestation.

EV :  C’est ce qu’on appelle en effet la malédiction du second mandat où il faut régler ses comptes.

FL : Les primaires sont le passage obligé lors des présidentielles. Mais ce processus de sélection traine en longueur. Peut-on dire finalement que le président est toujours en élection ?

EV : Oui tout à fait. Le président est réellement président lors du second mandat. On peut dire qu’il est en élection constante, car il y a des élections tous les deux ans. Dont une fois sur deux c’est ce qu’on appelle les élections de mi-mandat, qui mobilise surtout l’électorat frustré du gouvernement en place. Très souvent lors de ce scrutin, le parti du président perd des sièges au Congrès et même très souvent perd la majorité dans l’une des deux chambres. Le président peut réellement agir politiquement lorsqu’il a un Congrès favorable.

FL : Le facteur religieux occupe une place importante dans le choix du futur président. Un mormon peut-il être élu ?

KP : C’est difficile à dire. Romney a beaucoup d’éléments qui jouent contre lui. Ceci dit, ce n’est pas tant la religion qui est déterminante, mais le leadership lors des présidentielles. On élit un meneur, qui doit à la fois faire preuve de charisme, mais également être sympathique. C’est ce qu’on appelle le facteur bière : les électeurs voteront pour le candidat avec qui ils iraient prendre une bière, et à l’heure actuelle, Mitt Romney peine à gagner en popularité.

EV: Les chiffres du Pew Research Centre démontrent qu’aux États-Unis il est plus facile d’élire un homme plutôt qu’une femme quelque soit sa religion ou couleur de peau.

FL: Le processus électoral aux Etats-Unis est complexe, à qui sert-il ?

EV: Il y a une passoire informationnelle aux Etats-Unis donc il est difficile de cautionner la théorie du complot d’une telle ampleur.

FL: Depuis les élections de 2010 on parle d’un renforcement de la polarisation de la société, que pouvez-vous nous en dire?

KP : On constate une polarisation plus prononcée de la société américaine, avec un virage à droite accentué par les médias. Mais en même temps, les gens s’informent auprès des médias qui leur sont idéologiquement proche. Ce qui a tendance à renforcer cette idée d’une Amérique divisée en deux..

EV : Depuis les années 1980, l’écart se resserre dans les élections. On constate une diminution des disparités pour les présidentielles. Cependant, l’opinion publique reste plus divisée selon les enjeux (économie, emploi, avortement, mariage homosexuel…). A cela s’ajoute la règle du winner-take-all, véritable distorsion du mode de scrutin qui engendre des disparités sur le plan national. Mais si on regarde les résultats par comtés la carte des Etats-Unis est violette.

A.E

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