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Mercredi 17 octobre des experts de la Chaire Raoul-Dandurand, lors de la conférence intitulée « Et le monde dans tout cela ? 2012 et la politique étrangère américaine » ont évoqué la place de la politique étrangère lors des élections présidentielles américaine.Question essentielle à l’aube du troisième débat entre les candidats à la présidence.

Joane Arcand, journaliste et animatrice de l’émission Dimanche Magazine sur Radio-Canada, a animé la conférence. Elle rappelle à juste titre que depuis le début de cette campagne, c’est l’économie qui semble être déterminante pour les Américains, et non les questions de politique étrangère.

Pour Karine Prémont, chercheuse à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurant, il est vrai que la politique étrangère occupe la seconde place dans les élections présidentielles. D’ailleurs elle ne représente que 4% des pubs de campagne. Elle est rarement un facteur déterminant pour l’issue des votes. Cela s’explique notamment par le fait que, les individus pensent ne pas détenir suffisamment de compétences en la matière pour pouvoir se positionner sur ces enjeux. Ils se désintéressent de ces questions au profit de la politique intérieure, qui les touche plus directement.

Cependant, Karine Prémont rappelle que, même si la politique étrangère détermine rarement l’issue d’une élection elle peut toutefois coûter la réélection d’un président en exercice comme ce fut le cas pour  Carter avec la crise des otages en Iran en 1980.

Depuis l’avènement des médias de masse comme la télévision, la politique étrangère occupe une plus de place plus importante lors des campagnes présidentielles. On se souviendra notamment de la Baie des Cochons, et la crise des missiles sous Kennedy; de la publicité de campagne de Lyndon Johnson  Daisy, et la peur d’une guerre nucléaire. Finalement, la place de la politique étrangère sur la scène nationale américaine dépend surtout de la présence ou non d’un sentiment de menace et d’insécurité auprès de la population. En 2004 le traumatisme du 11 septembre était encore palpable, permettant à la fois la réélection de Bush, mais en même temps de justifier l’augmentation du budget de la défense.

Finalement, Karine Prémont précise que lors d’une élection serrée, tous les éléments d’une campagne ont de l’importance. Les questions de politiques étrangères se révèlent particulièrement déterminantes lorsqu’il s’agit d’évaluer le leadership des candidats, d’autant plus si ils présentent des opinions radicalement opposées en ce qui concernent les affaires étrangères.

Le rôle des médias est déterminant. On parle beaucoup des débats mais on oublie la couverture médiatique. 80% des Américains ne sont pas trop touchés par les campagnes publicitaires des candidats, qui sont concentrées uniquement dans les États pivots. 30% des Américains n’ont pas une vision claire des intentions de Romney en politique étrangère, ce qui est énorme. La couverture médiatique est d’une importance capitale, puisque c’est à partir de l’analyse des journalistes que les gens s’informent.

Tout comme Karine Prémont, Julien Tourreille (directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand) affirme que la politique étrangère joue un rôle second dans cette course à la présidence. Mais, cela reste relativement inhabituel dans l’histoire des États-Unis. En effet, l’engagement de Clinton dans les Balkans fut un argument de campagne pour George W Bush. En 2004 et 2008, l’Irak occupa une position déterminante dans les élections. La position de Barack Obama en 2008, aurait pu miner considérablement sa candidature.

En ce qui concerne 2012, Julien Tourreille relève trois facteurs majeurs qui peuvent expliquer cette seconde place. Tout d’abord, les Américains se préoccupent d’avantage des questions économiques. Selon un sondage mené par GALLUP en juillet 2012 la politique étrangère était un enjeu déterminant pour seulement 7% des Américains, pourcentage qui descend à 4% pour le mois d’août. Alors qu’en 2008 ce même pourcentage atteignait les 25%.

Ensuite, on constate un regain du nationalisme, tendance naturelle aux États-Unis. Les guerres en Afghanistan et en Irak, bourbier depuis plus d’une décennie y sont certainement pour beaucoup. Aujourd’hui, 48% des Américains pensent que les États-Unis devraient se retirer des affaires étrangères. De plus en plus de Républicains prônent un retour à l’isolationnisme, comme l’ex candidat à l’investiture républicaine, Ron Paul.

Et enfin, le manque de crédibilité du ticket républicain. On se rappelle des gaffes de Paul Ryan sur l’Afghanistan et de Romney sur la Libye.

Finalement, même si les enjeux de politique étrangère ne sont pas au coeur de la campagne présidentielle, ils peuvent néanmoins avoir une influence sur l’issue du vote le 6 novembre prochain. Les positions défendues par les candidats sur ces questions nous en apprennent sur leurs traits de caractère, critère déterminant pour la course à la Maison-Blanche. L’électorat cherchent à déterminer si les candidats sont capables de prendre des décisions éclairées, de faire preuve de jugement en période de crise.

Pour Louis Balthazar (co-président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand) si les enjeux de politique étrangère sont secondaires aux États-Unis, ils sont déterminants pour le reste du monde. Il s’agit de savoir comment les États-Unis tiendront compte de l’évolution du monde pour les quatre prochaines années.

La politique étrangère américaine est une grosse machine et ne se modifie pas si facilement. C’est pour cette raison que finalement les positions de Mitt Romney et de Barack Obama sur la question ne sont pas si différentes. Des deux côtés il n’y a pas d’intention de guerres. Alors qu’entre Obama et Bush  les visions entre les deux hommes étaient radicalement différentes.

Barack Obama a insufflé un nouvel esprit en politique étrangère. Plus que des paroles, c’est véritablement une prise de conscience de ce qu’est le monde. Sa démarche s’inscrit dans un souci d’équilibre en matière de politique étrangère. Il perçoit la complexité du monde et il est conscient que les États-Unis sont une puissance en déclin. A cet effet, on se rappelle de la déclaration historique du Caire en juin 2009, où pour la première fois les Etats-Unis reconnaissent, leur erreurs, en admettant avoir joué un rôle dans la chute du régime démocratiquement élu en Irak.

Mitt Romney dans l’expression de la politique étrangère ne renoncera pas à l’exceptionnalisme, et ne fera pas preuve d’un leadership discret pour tourner en dérision le leadership from behind. Si Obama est réélu, il ne semble pas y avoir de changements majeurs. En effet, lors du second mandat, les présidents pensent à marquer l’histoire. Il poursuivra sa politique étrangère probablement dans le même esprit. En revanche, Romney utilisera très certainement la puissance des Etats-Unis pour faire l’histoire.

Charles-Philippe David (titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, et professeur de science politique à l’UQAM) rappelle que l’écart  dans les sondages entre les deux hommes est assez stable depuis huit mois, soit environ 10%. C’est évident que les questions de politique étrangère servent à jauger le leadership des candidats. Deux critères sont déterminants pour évaluer la personnalité des candidats. Le facteur bière, permet de choisir qui fera un bon commandant en chef, qui sera capable de bien maîtriser le pays en cas de crise. En cela la mort de Ben Laden joue un rôle déterminant. Désormais, Barack Obama fait en sorte qu’une attaque terroriste est moins évidente. Lors de son discours à West Point en 2009, Obama a donné un nouvel élan à la politique étrangère. Il s’est engagé à sauver ce qui est à sauver et il a promis le retrait de l’Afghanistan d’ici 2014. Barack Obama est convaincu qu’il est un bon commandant en chef et qu’il a rempli les principaux objectifs de sa politique étrangère. Il est le président qui rassure. Il y a aussi une fatigue de la guerre aux Etats-Unis et avec Obama on n’a pas d’inquiétude quant à l’éventualité d’une nouvelle guerre. La faiblesse de son adversaire dans ce domaine est un atout pour sa réélection.

En ce qui concerne le style et le ton, Obama bénéficie d’une grande compréhension et une vision intelligente du monde, par rapport aux républicains Cependant certaines promesses n’ont pas été tenues, comme par exemple la fermeture de Guantánamo, et c’est un élément qui a déçu les électeurs. Souvent on le résume à « More hope than change ».

Sami Aoun (directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand) revient sur les raisons pour lesquelles la politique d’Obama au Moyen-Orient est autant critiquée. Selon lui, les évènements au Moyen-Orient illustrent la complexité du monde. La doctrine d’Obama basée sur la diplomatie mène dans une impasse.

Le Moyen-Orient perd de son intérêt pour les États-Unis au profit de l’Asie. Le printemps arabe s’est transformé en printemps islamique. Dès lors, Obama se révèle moins enclin à aider à la démocratisation de la région. Il y a une certaine impuissance provocatrice et provocante. Les peuples du Moyen-Orient voient dans le soft-power américain une non volonté d’intervention. Le retrait des États-Unis dans la région fait que l’Iran a pris la place.

Finalement, pour Obama la situation au Moyen-Orient peut se résumer selon Louis Balthazar à « Damn if you do, damn if you don’t ».  Il n’y a pas de recette miracle pour stabiliser la région et ses prédécesseurs en ont fait les frais. Romney devrait donc adopter une attitude prudente vis-à-vis du Moyen-Orient, évitant de rompre radicalement avec la doctrine Obama.

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Au lendemain du troisième débat du 22 octobre, les experts reviennent sur les moments forts qui ont marqué cette soirée.

Pour Julien Tourreille, la stratégie électorale de Barack Obama est orientée sur son bilan et non sur un programme futur. Durant ce débat, il a mis l’accent sur le fait que jusqu’à présent son approche en politique étrangère a fonctionné. En ce qui concerne le dossier iranien, il a affirmé vouloir renforcer les sanctions économiques, afin de pousser l’Iran à la table des négociations. Finalement on ne relève pas de différences fondamentales sur le fond entre les deux candidats. Pas de troisième guerre mondiale à l’horizon ! Dès lors on peut affirmer que la victoire d’Obama est plus une victoire de style que de fond. Il était plus offensif et incisif que son challenger, se positionnant comme le commandant en chef du pays.

Elisabeth Vallet (chercheuse à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand) rappelle à juste titre que, malgré la victoire d’Obama lors de ce dernier débat, les démocrates n’ont pas été convaincus par la prestation du président, et craignent pour le 6 novembre. Même si 51% d’entre eux pensent qu’il a quand même dominé, il ressort que ce qui compte c’est l’économie. Or, lors du premier débat sur les questions de politique intérieure, Romney s’est clairement affirmé.  Plus que le débat en lui-même c’est surtout le debriefing  des médias qui a le plus d’impact. Les électeurs se fieront aux analyses des journalistes pour se forger une opinion sur les candidats. Rien n’est encore joué et Obama doit motiver son équipe de campagne afin de mobiliser le vote, et surtout celui des minorités comme les Afro-Américains. Même si la communauté noire a majoritairement votée pour Obama en 2008 (plus de 95%), portée très certainement par l’enthousiasme du fameux « Yes we can », il va être très difficile, voire impossible de renouveler cet exploit cette année. Non seulement les Afro-Américains votent peu, mais beaucoup ont été déçus des politiques d’Obama ce qui risque de se ressentir dans les urnes par un taux d’abstention très élevé.

Ce que l’on peut retenir de ce dernier débat c’est qu’il n’y a pas une vision radicalement différente entre les deux hommes concernant les questions de politique étrangère. Même si Obama a dominé le débat, son expérience lui a permis d’être à l’aise et de ne pas se laisser déstabiliser par son adversaire, Mitt Romney est resté prudent, il n’a fait aucune gaffe. Il a clairement affirmé son objectif: un monde en paix. Il ne s’écarte pas vraiment de la politique d’Obama. Ce qui était particulièrement frappant lors de ce débat, c’est qu’il était question de gagner les États clefs et notamment l’Ohio, peu concerné par les enjeux de politique étrangère. Ainsi, les candidats (surtout Mitt Romney) n’ont cessé de revenir sur les questions économiques dès que l’occasion se présentait.

Pour aller plus loin et surtout plus en profondeur sur les analyses des experts cités dans ce billet je vous invite à consulter la page consacrée aux élections de l’UQAM en partenariat avec la Chaire Raoul-Dandurand. Vous trouverez le lien ici.

A.E

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